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L'appel

FÉVRIER 2002

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Sommaire

Gros plan: le pouvoir dans l'Eglise.

À voir

Monologues du vagin: Secrets de femmes… hommes admis

Éditorial

Devoir dominical

À la une

Paix et justice pour « elle et lui »

Une tasse de chaleur

Requiem pour l'information religieuse ?

L'Euro, du Paradis au café des Sports

Le combat du héron et du coucou puissant

Signes

Esthéticienne sociale : un peu de baume au cœur

Exploitation sexuelle des enfants : la lutte continue

Gaza : croire à la bonté humaine… malgré tout

Parole

Le cola et la culotte

Gros plan

L' Église n'est pas une démocratie

Protestants : une Église où tout le monde décide

Retrouver l'expérience évangélique

Des religieuses qui font vœu d'obéir

À Fragnée, le curé a cinq têtes

Source

Février : l'entrée en carême

Rencontre

Lucien Guissard : « Progressivement, j'ai appris à ne plus condamner »

 Devoir dominical

Tout le village avait été convoqué, sous pli spécial, remis à domicile. Bon gré mal gré, chacun avait accepté de se déplacer. On avait même trouvé une solution pour amener les plus âgés, qui éprouvaient des difficultés à marcher. Sur place, il y avait un peu d'attente. Ce n'était pas que l'opération était difficile, mais c'est qu'il fallait choisir. Et ça, même si on y a un peu réfléchi avant, cela prend du temps. Mais chacun finissait par y arriver. Scrupuleusement, on remplissait le document que l'on avait reçu. Puis on s'en retournait chez soi, l'impression du devoir accompli : à condition de ne pas être le seul à penser de la sorte, pour sûr, on serait cette fois dirigés par quelqu'un de bien. Restait à voir les résultats…

Qu'on ne s'y trompe pas : ce petit récit n'évoque pas la procédure par laquelle chaque communauté chrétienne se choisirait un pasteur. Et assurément pas la manière dont cela se passe dans l'Église catholique.

Plus prosaïquement, elle raconte la démarche que nous sommes obligés d'accomplir, tous les six ans, pour choisir ceux qui exerceront ensuite le pouvoir dans nos villes et villages. Ce processus a un nom : démocratie. Un système dans lequel le pouvoir est théoriquement confié au peuple qui le rétrocède ensuite à certains de ses membres, au terme d'un processus d'élection.

La démocratie est sans doute une des valeurs dont nous sommes le plus fiers. C'est en son nom que nous luttons contre les dictatures et militons pour plus de justice sociale. C'est pour la protéger que, parfois, s'enclenchent des guerres et des conflits. C'est au nom du progrès qu'il représente que ce (vieux) système revendique d'organiser la planète.

Car on n'a, semble-t-il, jamais trouvé de meilleur moyen de gouverner. À tous les échelons du pouvoir, les décisions se prennent sur base d'une majorité d'avis : dans la gouvernance de l'État, bien sûr, mais aussi dans la vie sociale, les syndicats, les associations… Et même dans la famille, où le temps des patriarches omnipotents appartient à l'histoire ancienne : avant toute grande décision, désormais, on discute entre parents et enfants. Chacun donne son avis. Et, si aucun consensus n'émerge, on finit là aussi par voter, majorité contre opposition.

Une seule institution importante semble désormais ne pas s'organiser sur des repères identiques : l'Église. À la base, dans les communautés, certaines initiatives de partage du pouvoir ont vu le jour depuis Vatican II. Mais, en profondeur, la règle est toujours d'obéir à une structure dont l'organisation se targue de ne pas dépendre d'un processus démocratique.

Même si le dernier Concile a reconnu la place essentielle du « peuple de Dieu », celui-ci ne paraît toujours pas maître de sa destinée. Il est administré. Mais ne s'administre pas.

Et, comme le diront certains des interlocuteurs que nous avons rencontrés pour bâtir le « Gros plan » de ce numéro, ce déficit démocratique est sûrement, au moins en partie, la cause du divorce de plus en plus marqué entre l'Institution religieuse et le monde qui l'entoure.

Au début du 21e siècle, un système de pouvoir peut-il toujours fonctionner selon une logique qu'on pourrait presque qualifier de théocratique ? Une nouvelle fois, nous n'ambitionnerons pas d'apporter une réponse définitive à cette question. Mais nous essayerons de fournir quelques jalons pour, au moins, en cerner les enjeux.

Frédéric ANTOINE

 PEUT MIEUX FAIRE ?

L'Église n'est pas une démocratie

Le fonctionnement de l'Église apparaît archaïque. Et, quand on leur parle de faire évoluer les choses, les chrétiens semblent bien frileux… Pourtant, en germe, l'Évangile, les textes du Concile Vatican II et même le droit canon contiennent tous les éléments qui permettraient d'ébranler la grande pyramide…

Jean Legein et Georges Bihin, membres du groupe « Démocratie dans l'Église » (1), analysent, critiquent et proposent ici des avancées pour une meilleure gestion du pouvoir dans l'Église.

&emdash; L'Église doit-elle être une démocratie ?

&emdash; L'Église n'est pas et ne doit pas être une démocratie. Elle n'est pas un pays, ni une ASBL, mais le peuple de Dieu. De plus, le critère de la foi et de l'action de l'Église n'est pas soumis au vote majoritaire, mais à la fidélité au message de Jésus. Mais il est cependant grand temps d'améliorer concrètement le fonctionnement de l'Église qui, lui, doit être démocratique. Car, aux yeux de beaucoup, elle n'est pas crédible à cause de son mode de fonctionnement archaïque. De ce fait, ce que dit l'Église est également discrédité. Dans l'opinion publique, les chrétiens sont perçus comme étant soumis à des diktats. Ce ne sont pourtant pas les questions de fond qui sont discréditées, ni l'Évangile, mais le fonctionnement non démocratique de l'Église.

&emdash; En a-t-il toujours été ainsi ?

&emdash; Non ! Jésus n'était pas un homme de pouvoir. À chaque fois qu'il en parlait, c'était pour dire qu'il s'agissait d'un service pour la communauté. Jésus a défini les valeurs fondamentales de la démocratie : la liberté des enfants de Dieu, l'égalité de tous, la fraternité…

Évêques élus

Ces valeurs ont été vécues durant les premiers siècles du christianisme. L'Église primitive élisait ses évêques par les prêtres et les chrétiens. Le pape Célestin Ier (422-432) a écrit : « Le consentement du clergé, le témoignage des notables, l'approbation des ordres (monastiques) et des laïcs est requis : il faut que celui qui gouverne soit choisi par tous ». Durant des siècles, l'évêque de Rome fut élu par les prêtres et par le peuple chrétien. La règle de saint Benoît au 5e siècle contient en germe les principes de la gestion démocratique d'une société. Les ordres religieux ont ensuite joué un rôle prophétique sur ces questions.

Confusion des pouvoirs

&emdash; Qu'est-ce qui a fait tout basculer ?

&emdash; En l'an 315, sous Constantin, l'Église persécutée depuis deux siècles a été intégrée dans la structure de l'empire. Il s'en est suivi une confusion entre le pouvoir religieux et politique. Les évêques ont été amenés à adopter un système hiérarchique copié sur celui de la société civile, laquelle n'avait rien de démocratique. La religion s'est sentie à l'aise dans cette confusion. Cet état de choses s'est perpétué au travers d'alliances et de conflits avec le pouvoir civil tout au long du Moyen-Age. Le renforcement continuel du pouvoir du pape a culminé en 1870 avec la proclamation de l'infaillibilité pontificale.

Le pape est en principe le serviteur du serviteur de Dieu. Mais, dans la pratique, il cumule les pouvoirs législatifs, exécutifs et judiciaire. Le droit canon (331) précise ainsi qu'il « possède dans l'Église en vertu de sa charge, le pouvoir ordinaire suprême, plénier, immédiat et universel qu'il peut exercer librement ». Le canon 333 poursuit : « Contre une sentence ou un décret du Pontife Romain il n'y a ni appel, ni recours ».

&emdash; L'Église n'aime pas la démocratie ?

&emdash; Au contraire ! Dans son encyclique Centesimus annus, Jean-Paul II préconise la séparation des pouvoirs pour protéger la liberté de tous. Et il ajoute que l'Église apprécie le système démocratique qui assure la participation des citoyens aux choix politiques. À quand l'application de ces beaux principes pour l'Église ?

Une Église d'un autre âge

Le problème de base est l'inadéquation entre le fonctionnement de l'Église et celui de la société. Vatican II invitait à lire les signes des temps, mais l'Église n'en fait rien. La démocratie est entrée dans nos mentalités, ainsi que le droit d'avoir son opinion, d'être entendu. Il y a des instances d'appels pour traiter les conflits. Dans l'Église, ces fonctionnements sont exceptionnels et considérés comme alternatifs. L'Église apparaît d'un autre âge dans son attitude à propos du pouvoir. Sa conception ressemble plus à celle des rois de droit divin ou même à celle des empereurs qu'à celle des démocraties parlementaires actuelles. De façon plus générale, les proclamations du pape sont inacceptables dans la mentalité d'aujourd'hui parce qu'elles ont un ton absolu.

&emdash; Comment faire évoluer la situation ?

&emdash; Il ne suffit pas d'observer et de dénoncer les dysfonctionnements, il faut proposer des avancées constructives. À partir des principes évangéliques, comment le mode de gouvernement de l'Église catholique pourrait-il évoluer afin de mieux intégrer les valeurs authentiques de démocratie générées par le monde occidental ? Il faut notamment s'appuyer sur les prescriptions existantes du droit canon, de Vatican II et sur les avancées au niveau local.

Paroisse démocratique

&emdash; On peut, en effet, commencer par les paroisses…

&emdash; Dès 1970, des prêtres novateurs ont entrepris des réformes non seulement liturgiques, mais ont aussi mis en place des équipes pastorales, des conseils paroissiaux, des conseils décanaux. De nombreuses paroisses sont gérées par des équipes réunissant le clergé et des laïcs, hommes et femmes, coresponsables. Le patrimoine immobilier et financier de l'Église est géré par des ASBL et des fabriques d'Église régies par le droit et géré démocratiquement. Il faut constater que cet engouement pour la coresponsabilité a donné des résultats disparates. Tel curé de paroisse se considérait comme un membre parmi d'autres de son équipe pastorale alors que son collègue de la paroisse voisine disait à son équipe : « Je vous consulte, vous dites ce que vous voulez, mais c'est moi qui décide ! ». Il faut s'appuyer sur les expériences locales positives et les élargir. Il faudrait également renforcer la légitimité des structures mises en place en instaurant un mode d'élection des membres des différents conseils.

&emdash; Quelles sont les propositions concrètes de « Démocratie dans l'Église » ?

&emdash; Le mode de désignation des prêtres dans les paroisses devrait être repensé. Pour Mgr Danneels, un prêtre est un homme donné par Dieu à la communauté. Nous pensons qu'il serait plus souhaitable que le prêtre soit de la communauté, émane de celle -ci, que la communauté paroissiale soit consultée pour sa désignation.

Profil d'évêque

De même, nous pensons qu'il est souhaitable de mener une large consultation préalable à la nomination d'un évêque. La consultation portant sur le profil de la fonction et non pas sur le nom d'une personne. C'est ce que nous avons fait en menant à Bruxelles une large enquête sur le portrait de l'évêque qui devrait succéder à Monseigneur Lanneau. L'évêque sortant devrait être lui-même consulté, la décision revenant au pape.

Nous pensons également qu'il est temps d'instaurer des systèmes de mandats pour les évêques permettant des remises en question. Cela ne veut pas dire que celui qui est consacré ne le reste pas jusqu'à sa mort, mais qu'il exercerait une fonction pour un temps. Cela permettrait une évolution salutaire d'adéquation entre l'évêque et son diocèse.

Au niveau diocésain, il existe en principe de nombreux lieux de concertation et de débats, de participation des laïcs, des prêtres et diacres. Le conseil pastoral diocésain, tel que décrit dans le droit canon (511 à 514), rassemble autour de l'évêque des délégués des laïcs, des prêtres, des théologiens, des religieux et religieuses. Il a pour rôle d'étudier ce qui dans le diocèse touche l'activité pastorale. Les membres sont choisis par l'évêque. Sa composition devrait être repensée en vue d'améliorer sa représentativité et sa compétence. Les membres devraient être élus par le peuple des chrétiens et non choisis par l'évêque. Ce conseil devrait avoir un pouvoir délibératif dans certaines matières (mais pas, par exemple, pour remettre la résurrection en question !).

Plus de légitimité

Au cours de son mandat, chaque évêque devrait organiser un conseil diocésain dont les décisions seraient contraignantes. Il devrait élaborer un projet pastoral avec l'aide de son conseil et le soumettre à ses diocésains. Nous pensons que le serment d'allégeance que fait l'évêque au pape devrait être modifié ou même supprimé, rendant ainsi à chaque évêque sa liberté de pensée et de parole. La responsabilité des Conférences épiscopales devrait être reconnue et encouragée.

Et enfin, la dernière proposition qui pourrait être la première serait de voir appliquer à l'Église la séparation des pouvoirs exécutifs, législatifs et judiciaires, telle que la préconise Jean-Paul II pour les sociétés civiles.

Ces propositions ne sont pas révolutionnaires. Elles sont en filigrane dans les textes. Nous poussons juste la logique un peu plus loin !

Propos recueillis par Florence VANDERSTICHELEN

 

(1) Le groupe « Démocratie dans l'Église » s'est donné pour objectif de promouvoir un fonctionnement plus démocratique de l'institution Église catholique. Composé d'une dizaine de personnes, il prépare actuellement un publication sur le sujet dans la collection Que penser de… des éditions Fidélité. Certaines citations sont extraites des épreuves initiales de cet ouvrage.

Cadre dans le texte

« Personne ne peut ignorer que l'Église est une société non égalitaire dans laquelle Dieu a ordonné un groupe pour gouverner et un autre pour obéir. Ces derniers sont les laïcs, les premiers le clergé. » Cette déclaration du Pape Grégoire XVI (1831-1846), d'un autre âge, mais relayée de façon encore plus absolue par Pie X et Pie XII, a été implicitement abrogée par le Concile Vatican II dans la constitution Lumen Gentium. Celle-ci affirme : « …Entre tous les fidèles, il existe quant à la dignité et à l'activité une véritable égalité… » (n°32). Une véritable égalité de droit, dit le texte. Mais dans les faits ?

LAÏCS ET PASTEURS VOTENT ET STATUENT ENSEMBLE

Protestants : une Église où tout le monde décide

Depuis la Réforme de Martin Luther, le protestantisme a rompu avec la conception cléricale du pouvoir religieux. Ici, la clé de l'autorité n'est plus la suprématie (dominium), mais le service (ministerium). On parle de « sacerdoce universel » : l'égalité de tous les baptisés et leur mission commune dans le monde.

La contestation historique de l'autorité (la tradition, le pape, la conception hiérarchique de l'Église) a favorisé l'émergence des idées démocratiques et la promotion des Droits de l'Homme, y compris la défense des minorités.

À côté d'autres ministères, les pasteurs sont affectés à une tâche particulière au service de la Parole. Ce refus du pouvoir sacral du pasteur a toujours influencé l'organisation et la conception protestantes de l'Eglise : l'autorité y est déléguée, la direction collégiale et limitée dans le temps. Les laïcs y jouent un rôle important.

C'est cette organisation presbytéro-synodale que l'on va retrouver dans l'Église protestante unie de Belgique (EPUB) : à tous les niveaux de l'institution, des Conseils formés de fidèles et de ministres (tous laïcs) sont élus démocratiquement par des Assemblées pour exercer un mandat limité. Les règles de l'EPUB stipulent que, dans toutes les Assemblées, le nombre de pasteurs ne peut être supérieur à celui des laïcs.

Au plan local, l'Assemblée d'Église composée de tous les fidèles élit (généralement pour 7 ans) son pasteur, homme ou femme, sur proposition du « Collège des Anciens » ou « Consistoire », élu pour 4 ans: cet organe directeur de la paroisse est présidé soit par un laïc, soit par le pasteur. De même, le modérateur de l'Assemblée d'Église peut être un laïc, qui conduit les débats et fait voter l'ensemble des paroissiens sur le budget, le programme des activités, l'orientation de l'Église locale. L'EPUB compte une centaine de paroisses et quelque 40 à 50.000 fidèles.

Au niveau régional, les Assemblées de districts sont formées de trois délégués par paroisse, et le modérateur de l'Assemblée est indifféremment un pasteur ou un laïc. Sur le plan national, l'Assemblée synodale est composée des délégués des districts. Parmi ces délégués (une septantaine) siègent des représentants des Aumôneries, de la Jeunesse, de l'enseignement religieux, de la Faculté de Théologie… Le modérateur de l'Assemblée synodale, instance supérieure et souveraine de l'EPUB, peut être un laïc, nommé pour deux années. Il existe donc un mouvement constant de va-et-vient entre la base et le synode. Seule exception à la règle, le président du Conseil synodal (Exécutif de l'EPUB) doit être inscrit au rôle pastoral et est désigné pour un terme de quatre ans, deux fois renouvelable. Depuis une année les Commissions de l'EPUB sont regroupées dans des Coordinations nationales à la tête desquelles ont été désignés des hommes et des femmes, pasteurs et laïcs, pour aborder les questions des ministères, de dialogue avec les autres spiritualités, de témoignage et service, et les questions administratives et financières. Des Coordinations communautaires devront se pencher sur les thèmes de la jeunesse, des médias, catéchèse et formation permanente des adultes, enseignement religieux,…

On le voit : l'attitude protestante reste critique à l'égard de tout pouvoir (dans et hors de l'Eglise) qui doit être assumé et compris d'abord comme un service. Cette position parfois poussée à l'extrême peut handicaper la prise rapide de décisions car il demeure difficile d'adopter des positions qui tiennent suffisamment compte de toutes les opinions et nuances exprimées dans une assemblée. Et ces beaux principes ne sont jamais à l'abri d'un retour de cléricalisme qui peut être le fait de pasteurs comme de laïcs avides d'autoritarisme ; mais les contre-pouvoirs, les mandats limités, l'éducation à l'esprit critique de tout protestant permet certes de limiter le rôle de quelques potentats en herbe. Même si cela n'a pas empêché certains « chrétiens allemands » de soutenir le nazisme, ou certains calvinistes d'Afrique du Sud de prôner l'apartheid, ou encore d'encourager les partisans du « pasteur » J. Paisley à utiliser la violence en Irlande du Nord

Michel DANDOY,

Président de la Commission des Médias et Modérateur de l'Assemblée synodale 2001-2002

Pour en savoir plus :

E. FUCHS et Ch. GRAPPE, Le droit de résister &endash; le protestantisme face au pouvoir, Ed. Labor et Fides, 1990

R. CAMPICHE et alii, L'exercice du pouvoir dans le protestantisme, Labor et Fides, 1990

Les protestants en Belgique, Courrier Hebdomadaire du CRISP, Bruxelles, N° 1430-1431, 1994.

Au niveau international, les Églises protestantes sont regroupées au sein du Conseil Œcuménique des Eglises : Le COE n'est pas comparable à une sorte de « Vatican protestant » ; c'est une communauté fraternelle de 342 Eglises où sont représentées pratiquement toutes les traditions chrétiennes (y compris les orthodoxes), réparties dans plus de 100 pays. L'Eglise catholique romaine n'est pas membre mais elle collabore activement avec le COE. L'Assemblée du COE (né en 1948 à Amsterdam) se réunit tous les 7 ans et son Secrétaire Général est un pasteur de l'Eglise évangélique d'Allemagne, Konrad Raiser.

LE CHRISTIANISME À L'ÉPREUVE DU POUVOIR

Retrouver l'expérience évangélique

D'une culture à l'autre, d'une époque à l'autre, l'Église catholique a été confrontée à la question du pouvoir. Difficile d'y échapper. Et pourtant, c'est du Royaume de Dieu dont Jésus était essentiellement le témoin.

« Tu es Pierre et sur cette pierre, je bâtirai mon Église. » Ce verset de l'évangile de Matthieu (16,18) suffirait à montrer que Jésus lui-même a fondé l'Église en choisissant le premier « pape » parmi ses douze disciples. Ainsi se justifierait un pouvoir ecclésiastique qui trouve sa source dans le Christ et qui se transmet, d'une génération à l'autre, par les successeurs des Apôtres que sont les évêques. C'est clair et limpide. Mais n'est-ce pas aussi un raccourci qui fait fi d'une histoire vieille de deux mille ans, avec ses contradictions, ses ruptures et ses innovations ?

De l'expérience à l'institution

Dans ses débuts, le christianisme était plus un mouvement qu'une institution. Primait avant tout l'expérience de la vie évangélique. L'Église (ou plutôt les Églises) constituaient des communautés de pauvres et de « petits ». Églises foisonnantes d'expériences diverses et multiples de liberté selon l'Esprit de Dieu. Dans cette effervescence charismatique, l'évêque assurait un discernement, tout en veillant au lien entre les communautés et avec le Christ.

Progressivement, la nécessité d'une institution se fait ressentir pour lutter contre l'hérésie et garder l'unité de la foi. On fixe le Canon des Écritures (la liste des textes bibliques reconnus). Des communautés formulent un « credo ». On organise la liturgie. De fil en aiguille, le pouvoir se sacralise et se focalise autour des évêques. Apparaît alors une séparation entre la « hiérarchie » et le « peuple de Dieu », entre le clergé et les laïcs.

Dans la cour des grands

A partir du 3e siècle, sous l'empereur romain Constantin, l'Église s'organise sur le modèle de l'empire. Le pouvoir change de mains : les empereurs auront la main mise sur l'Église, convoqueront eux-mêmes les Conciles, « assureront la police » dans cette diversité chrétienne qui menace l'unité de l'empire. Et le christianisme deviendra religion d'Etat.

Au 11e siècle, le pape Grégoire VII se rebelle contre cette mise sous tutelle de l'Église par l'empire. Il s'oppose aux princes en défendant le « pouvoir spirituel » face au « pouvoir temporel ». Bien vite, le premier va coiffer le second : « Le pape est le seul homme dont tous les princes baisent les pieds », écrira-t-il dans les Dictatus Papae. Autrement dit, l'autorité du prince passe par l'autorité de l'Église, car tout pouvoir vient de Dieu lui-même. Parallèlement et au fil du temps, le pouvoir se renforce dans l'Église autour du pouvoir sacramentel des prêtres et des évêques. Il finit par se concentrer dans le pouvoir absolu du pape dont on ira jusqu'à dire qu'il est « vice-Dieu de l'humanité ». C'était au Concile Vatican I, en 1870, dans les débats sur la définition de l'infaillibilité. Il faudra attendre le Concile Vatican II pour qu'une brèche se dessine et pour que l'on remette le peuple de Dieu en premier.

Une Église démocratique ?

Où donc est passé ce « pouvoir » des laïcs, du peuple de Dieu ? Certes, il a pu s'exprimer au cours de l'histoire, à travers notamment des « mouvements de pauvreté », comme celui de François d'Assise, ou dans des mouvements populaires qui s'opposaient aux pouvoirs du clergé. Aujourd'hui, ce sont des communautés de base, des mouvements, des groupes de chrétiens, vivant parfois en marge de l'institution, qui disent : « L'Église, c'est nous aussi ». Ils en appellent à plus de participation et de démocratie. « L'Église n'est pas une démocratie », répliquent certains. Parce que son pouvoir est de droit divin, il ne peut venir du peuple. D'autres rétorquent : « L'exigence démocratique ne s'applique pas seulement à l'Etat, mais aussi aux entreprises, aux organisations et associations… et donc à l'Église ».

Pour rencontrer les défis démocratiques, sans doute faudra-t-il désacraliser le pouvoir et laisser place à l'Esprit du Christ pour retrouver invention et créativité. Une tâche pour les clercs comme pour les laïcs.

Thierry TILQUIN

-ON PARLERAIT PLUTÔT AUJOURD'HUI DE DIALOGUE

Des religieuses qui font vœu d'obéir…

Cela fait près de cinquante ans que sœur Godelieve a prononcé son vœu d'obéissance. Si elle est prête à en défendre l'existence pour la bonne marche de la communauté, elle ne le confond pas avec une soumission aveugle…

Aujourd'hui, Mère Godelieve est Générale de l'Ordre des sœurs du Saint Cœur de Marie, à Hannut. « Je suis entrée au couvent il y a cinquante-trois ans et à cette époque, quand la Supérieure avait parlé, on acceptait… » Suite au vœu d'obéissance.

Ce vœu d'obéissance, c'est bien à la Supérieure Générale qu'il était fait, cette dernière s'en remettant elle-même à l'Évêque, le véritable « patron » des communautés diocésaines. « Au fond, cela ne me changeait pas de la famille, confie sœur Godelieve : quand papa avait parlé, on ne rouspétait pas ! Parfois, cela m'a paru dur. Ainsi, j'étais de Hannut, mais je ne pouvais pas retourner chez moi : on ne pouvait le faire qu'à la mort des parents. J'aurais aussi aimé étudier l'Histoire, mais comme j'étais bilingue, on m'a demandé de faire un régendat en langues germaniques. Ce que j'ai fait, par obéissance ! »

Savoir discerner

Le souffle du Concile va changer bien des choses : « Il a introduit le respect de la personne, dont on ne tenait pas beaucoup compte avant ». Pour autant, tout n'est pas simplifié. Nommée Mère Générale, Godelieve se rend compte que l'obéissance n'a de sens que par rapport à une autorité qui s'exerce avec intelligence : « Il faut beaucoup de patience et d'écoute. Mais il faut aussi pouvoir discerner. C'est parfois difficile et douloureux. Je pense à cette sœur, qui avait été ma compagne d'études et de noviciat. Partie en mission en Afrique, j'ai dû lui demander, comme à d'autres, de rentrer. Elle n'a pas accepté et a changé de congrégation. Cela a été dur, mais aujourd'hui, quand elle revient en Belgique, elle vient ici ! Et je me dis qu'on a donné aux missions une personne remarquable. »

Des liens de confiance

Mère Godelieve convient volontiers que si les vœux de chasteté et de pauvreté renvoient explicitement à un mode de vie selon l'évangile, le vœu d'obéissance répond, lui, à des nécessités davantage communautaires : « Dans un groupe, pour pouvoir vivre en relative harmonie, il faut que quelqu'un assume la responsabilité et que les autres acceptent ce rôle. Mais je me rends compte que, dans une communauté, celle qui obéit le plus, c'est la Supérieure ! Écouter la voix de Dieu en l'autre, ça change parfois ma vue à moi. Je m'efforce d'obéir à l'Esprit Saint qui est à l'œuvre dans les autres. » Et la dépendance par rapport à l'Évêque ? « Oh, elle est surtout spirituelle !, répond la Mère Générale avec un sourire, car il a une très grande confiance en nous ». Elles sont donc devenues rares, les demandes de permission ou les remises de comptes financiers. « Par contre, c'est nous qui invitons, très cordialement, l'Évêque lorsqu'il y a des élections. »

Un vœu de dialogue ?

Reste que l'on peut se demander si, aujourd'hui, les communautés religieuses masculines sont elles aussi inscrites dans ce lien de dépendance. « Les communautés d'hommes ont toujours été plus autonomes que nous dans le passé, reconnaît Mère Godelieve, peut-être y a-t-il encore un peu de différence, bien que les femmes aient d'aussi fortes personnalités.» À preuve, cette religieuse qui proposait de remplacer le vœu d'obéissance par un vœu de dialogue, dans lequel on s'engage à ne jamais imposer à autrui sa volonté propre… « Ce serait certainement intéressant, confirme Godelieve, car avant de demander quelque chose à quelqu'un, il faut beaucoup, beaucoup dialoguer. Et davantage encore lorsque ce qu'on demande est important. Pour faire grandir une personne, il faut écouter ce qui vit en elle… »

Propos recueillis par Myriam TONUS