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L'appel de

JUIN 2000

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Sommaire

À voir

Pérégrinations en pays romans

Éditorial

Au large de la religion d'à-côté

À la une

Finir sa vie chez soi

La JOC, 75 ans après

Et si on partait ensemble

Signes

Les couleurs du " Patchworld "

J.S. Bach, un homme comme les autres

Placer éthique, c'est possible

2000 ans:

Luther, le moine qui changea le cours de l'Église

Gros plan

Islam : voyages vers La Mecque

Le chef des musulmans de Belgique a 33 ans.

La liberté plein la tête

Lahoucine Tazribine : " Il est temps de se préparer à vivre ensemble "

" Aimer ce que Dieu aime. Sans imiter les anges "

Paroles

Passez par les villages

Sens

Le petit berger des collines

Rencontre

Mgr Houssiau : " Il faut une pastorale délibérément néo-missionnaire "

Au large de la religion d'à-côté

 

 

 

Nabela Benaïsa, Yasser Arafat, le commerçant de nuit du quartier, les ayatollahs iraniens, le conducteur du TEC dont le bus traverse le village, les milices du FIS, la famille du troisième étage, le jeune Algérien tué par un policier lors d'un vol de voiture à Lille…

Les images associées à l'Islam se bousculent aisément dans les têtes, se mélangent. Si l'on y prend garde, un petit dérapage suffit pour que, malgré soi, elles viennent à se confondre avec d'autres termes qui partagent sans doute un lointain lien de famille avec lui mais n'en sont assurément pas synonymes : Afrique du nord, immigration, Johan Demol, Vlaams blok, intégrismes, intolérances…

 

Pourtant…

 

Dans un mois, les vacances. Pour l'occasion, certains partiront peut-être en Terre Sainte, très en vogue en cette année jubilaire et sentiront leur cœur battre un peu plus fort à l'approche de Jérusalem, ville autant musulmane que chrétienne. D'autres rêveront au soleil de Djerba, sur le marché de Marrakech, ou au bord d'un petit port de la côte turque. Les plus fortunés s'enfonceront peut-être plus profondément au cœur de l'Afrique ou de la péninsule arabique, voir dans quelques coins de l'Asie. À chaque fois, s'ils y prêtent attention, ils ne pourront pas alors ne pas croiser l'Islam. Au quotidien. Dans son vécu originel. Dans son aujourd'hui marqué par l'hier.

 

Mais inutile d'accomplir des voyages au long cours pour s'interroger sur cette religion si proche qu'elle est, d'ores et déjà, la deuxième d'Europe en ordre d'importance. Des moments-clé, comme la disparition de la petite Loubna, ont tout à coup ouvert à cette autre partie d'eux-mêmes les cœurs, souvent si indifférents de nombreux Belges. Bien vite, cependant, au lendemain des faits, l'attention est retombée. Et la banalité de la coexistence distante a repris le dessus…

 

Sans ambitionner de trop en dire &emdash; ce n'est jamais l'intention de notre rubrique " Grand angle " &emdash; L'appel vous invite ce mois-ci à reprendre ce regard, à l'orée d'un moment où chacun bénéficie peut-être d'un peu plus de temps et de disponibilité. Voici donc notre petit coup de vent sur la mécanique du quotidien, notre petite respiration, notre occasion de prendre un peu le large.

Comme chaque année en effet, ce numéro de juin constituera notre dernière livraison avant les vacances. Nous nous retrouverons donc fin août, pour la rentrée. Frais et reposés, espérons-le…

 

Frédéric ANTOINE

 

ENTRE ARCHAÏSME ET MODERNITÉ

 

Islam : voyages vers La Mecque

 Dès sa naissance, l'Islam s'est opposé au christianisme, entraînant de nombreux conflits, malentendus ou clichés. Pourtant, la multiplication des échanges, les migrations de populations et la mondialisation nécessitent de développer le dialogue entre ces deux grandes religions et cultures. C'est le travail que mène sur le terrain Xavière Remacle (1), formatrice au Centre bruxellois d'action interculturelle (CBAI).

 

&emdash; Pour nous Occidentaux, l'Islam est lié à certains clichés souvent négatifs. On pense à un Islam belliqueux, fanatique, obscurantiste…

&emdash; Il y a aussi des clichés positifs : l'hospitalité des musulmans, leur solidarité familiale… Le défaut de ces représentations, c'est d'être hors du temps et de l'espace. Pour bien comprendre l'Islam, il faut le situer dans son contexte. Cette religion est née en contestant des religions existantes, dont le christianisme et le judaïsme. Il est donc normal qu'elle soit en conflit avec celles-ci. Les religions monothéistes sont souvent exclusives. Le Christianisme et l'Islam ont en commun de partager une logique aristotélicienne du vrai ou faux. Dans un tel contexte, l'autre est inévitablement de trop.

Une religion violente ?

&emdash; Les chrétiens comprennent difficilement que l'Islam soit associé dès ses origines à la conquête et à la guerre.

&emdash; C'est vrai que cette religion s'est développée tout autrement que le christianisme. Le prophète était un chef de guerre, commerçant et patriarche. Le Christ a fait un autre choix. Il a préféré être victime que bourreau. Le martyr chrétien refuse de se battre. Le martyr musulman part en guerre et préfère mourir que d'être prisonnier. Une telle différence rend le dialogue difficile.

&emdash; Il faut reconnaître que, à la différence du Christ, les chrétiens n'ont pas hésité à faire la guerre…

&emdash; L'Islam n'est pas comme tel une religion plus violente que les autres. Il suffit de voir, dans l'Ancien Testament, les massacres perpétrés par les rois d'Israël, ou la façon dont Charlemagne a éliminé le paganisme. Jusqu'il y a peu, la guerre était considérée chez nous comme " normale " et les nations chrétiennes se sont affrontées sans se poser trop de questions. En Occident, c'est depuis les guerres mondiales et le risque de destruction planétaire que la violence a commencé à poser problème. Dans l'Islam, la question surgit depuis que les musulmans s'entredéchirent. Ils sont choqués par la violence interne à des pays tels que l'Algérie ou l'Égypte. Face à cela, certains essayent d'affirmer que le prophète n'a pas vraiment utilisé la force, ce qui n'est pas vrai. En réalité, l'Islam ne donne pas de réponse claire sur l'usage de la violence. Cela pose un problème aujourd'hui.

Des sectes fanatiques ?

&emdash; L'Islam est aussi souvent associé au fanatisme religieux.

&emdash; Le Coran, comme quasiment tous les textes religieux, contient les germes de la liberté de penser et du fanatisme. Et en période de crise, le fanatisme sert de refuge pour les personnes fragiles. Pour moi, les mouvements extrémistes musulmans sont tout à fait comparables aux sectes chrétiennes et il faut les considérer comme tels. Leur succès s'explique par le fait qu'ils permettent aux jeunes de se démarquer, de s'opposer à leur famille, tout en restant dans la mouvance islamique, qu'ils n'osent généralement pas quitter. La dérive extrémiste vient de ce que ces mouvements, dans les pays musulmans, s'opposent à des pouvoirs très autoritaires, auxquels ils s'affrontent violemment.

Ce qui compte, c'est la foi

&emdash; Le fanatisme est-il présent dès la naissance de l'Islam ?

&emdash; Ce n'est pas ce qui le caractérise. L'originalité de l'Islam, c'est l'absence de clergé et de pouvoir religieux. Voilà pourquoi le prophète, s'il est très intransigeant sur la question du monothéisme, est beaucoup plus souple sur la façon de croire. C'est la foi qui compte. Mais la façon de la pratiquer reste très libre. Ce qui a permis à l'Islam de s'adapter à des cultures très différentes. Il y a une très grande diversité entre l'Islam tel qu'il est pratiqué au Maroc ou en Indonésie. Une des crises actuelles du monde musulman vient de la découverte de ces diversités à travers les médias. De nombreux musulmans ne comprennent pas que les Africaines sénégalaises, islamisées depuis de nombreuses générations, vivent sans se couvrir la poitrine. Et ils tentent de leur imposer le voile. Au départ, le droit musulman était très souple. Il s'est d'ailleurs développé en quatre écoles différentes, et souvent, un croyant pouvait choisir celle qui lui convenait le mieux. Cependant, dès le IXe siècle, le pouvoir politique s'est emparé du droit et l'a rigidifié. Certains courants éclairés ont tenté de résister à cette récupération jusqu'au XIIIe siècle, mais ils ont rendu les armes. C'est l'époque d'ailleurs où les échanges intellectuels avec l'Occident ont quasiment disparus.

&emdash; Le dialogue était devenu impossible ?

&emdash; C'est surtout la découverte du Nouveau monde qui détache l'Europe de l'Islam. Avant cela, il fallait passer par eux pour commercer avec l'Inde et la Chine. Après 1492, l'Islam devient secondaire. Pourtant, il connaîtra encore de grandes périodes de créativité, par exemple sous les empires moghol ou ottoman.

Le Dieu d'Abraham

&emdash; Qui est Dieu pour les musulmans, comment le voient-ils ?

&emdash; Je dirais que le Dieu coranique, c'est le Dieu d'Abraham. Avant la naissance de l'Islam, les Arabes avaient un rapport aux dieux assez utilitariste, magique. Avec l'Islam, ils découvrent la fidélité inconditionnelle à un Dieu unique. Par la suite, la religion musulmane s'est bien implantée dans les sociétés animistes ou plus ou moins polythéistes, auxquelles elle apportait une réponse à un besoin d'unité.

&emdash; Pourquoi l'Islam a-t-il pris le Dieu d'Abraham comme référence ?

&emdash; Le monde arabe préislamique était en contact avec de nombreuses églises chrétiennes hérétiques rejetées par l'empire byzantin. Ces églises étaient en conflit permanent sur la question de la nature, humaine ou divine, du Christ. L'Islam a voulu résoudre le conflit en réduisant Jésus au rang de prophète, tout en lui reconnaissant le titre de messie. Ce qui a eu pour conséquence de l'opposer dès le départ au judaïsme et au christianisme. En fait, l'Islam est en quelque sorte une tentative d'œcuménisme qui a échoué. Mais la référence commune au Dieu d'Abraham donne la possibilité d'instaurer le dialogue entre les trois grandes religions monothéistes

&emdash; Le Dieu d'Abraham, c'est un Dieu créateur…

&emdash; C'est le Dieu du souffle créateur, le Dieu des nomades, toujours présent où qu'on aille. C'est aussi le Seigneur, roi de l'univers, chef des armées. C'est un Dieu qui protège, en échange de la fidélité. L'Islam signifie l'allégeance, la soumission de tous à un même Dieu, qui permet de vaincre la violence et d'atteindre la paix.

&emdash; Est-ce un Dieu d'amour, comme dans le christianisme ?

&emdash; Certains mystiques musulmans ont défendu cette idée, mais ils sont restés marginaux. Le Dieu de l'Islam est à la fois très proche, très protecteur, maternel et en même temps transcendant, distant, un peu effrayant. C'est paradoxal, mais finalement caractéristique de nombreuses religions.

Un christianisme trop idéaliste ?

&emdash; Les chrétiens voient bien ce qui les différencie de l'Islam. Mais comment les musulmans voient-ils le christianisme aujourd'hui ?

&emdash; Ils trouvent que nous avons une vision trop angélique de l'homme, que notre idéal de sainteté est tellement difficile à atteindre qu'il entraîne une culpabilité permanente. Ils ont l'impression que les chrétiens sont constamment en contradiction avec leurs principes : pour la paix mais faisant la guerre, pour le partage mais accumulant les richesses… Ils trouvent également que nous avons une perception trop étroite du salut. Pour l'Islam, toute personne monothéiste est considérée comme musulmane et sauvée, un point de vue qu'ils estiment plus universel, tolérant et finalement rationnel. Ils pensent aussi que l'absence de clergé est un progrès. Il faut dire que l'Islam s'est opposé au modèle byzantin, avec sa hiérarchie complexe et pesante. Enfin, ils ont un souci de la justice très fort qui s'ancre dans un idéal de partage des richesses, de vie fraternelle, de lutte contre la pauvreté. La richesse n'est pas vue comme un mal. L'Islam ne demande pas de donner tous ses biens mais de partager, ce qui lui paraît plus réaliste que l'idéal chrétien. En fait, l'Islam pourrait être très moderne s'il n'était aussi littéraliste. Objectivement, il possède suffisamment de ressources pour dépasser la crise qu'il traverse et s'adapter à la modernité. Mais il reste bien du chemin à faire.

Paul de THEUX

 

(1) Licenciée en philosophie et islamologie, Xavière Remacle a publié Comprendre la culture arabo-musulmane, CBAI et Vie Ouvrière, Bruxelles, 1997

 À LA TÊTE D'UN EXÉCUTIF ISLAMIQUE PRÊT AU DIALOGUE

Le chef des musulmans de Belgique a 33 ans

Reconnu officiellement en Belgique depuis 1974, le culte islamique, qui n'a pas de clergé, dispose depuis un peu plus d'un an d'un organe exécutif. Avec un jeune président belge d'origine marocaine né à Liège: Nordin Maloujahmoum.

 

Dans des locaux fonctionnels loués à Bruxelles, c'est non seulement une jeune secrétaire, mais aussi un jeune président qui accueillent à l'adresse de l'Exécutif des musulmans de Belgique. Nordin Maloujahmoum a 33 ans. " L'âge du Christ ", convient-il en souriant. Belge d'origine marocaine, il est né à Liège où il a obtenu une licence en administration des affaires complétée par une maîtrise menée à la fois dans sa ville natale et en Irlande du Nord. Fonctionnaire au Ministère des Finances, il est à présent en congé pour présider à temps plein un Organe qui entend mettre l'Islam sur le même pied que les autres confessions religieuses. Un Organe pour lequel il demande quelques années, le temps de faire ses preuves. Mais dont il est fier de rappeler que la naissance est le fruit d'une une large consultation.

Une bonne histoire belge

Bien que leur religion soit reconnue par la constitution depuis 1974, ce n'est, en effet, que depuis des élections organisées fin 1998, que les quelque 400.000 musulmans de Belgique, dont une majorité de jeunes, disposent d'un Exécutif. Malgré un bref délai de préparation, près de la moitié des 100.000 électeurs adultes avaient participé au scrutin et élu 51 membres, auxquels se sont joints 17 cooptés, aux origines variées, dont des Belges de souche et des convertis.

L'absence d'un clergé et le nombre de nationalités et de cultures concernées, ainsi que d'autres raisons du côté belge, expliquent le temps qu'il a fallu pour mettre cet organe en place en 1999 seulement. Il reste que c'est un cas unique dans le monde occidental et que des pays européens plus grands s'intéressent à cette première, " dont la Belgique peut être fière ".

Enseignement et culte

Parmi les dossiers importants dont l'Organe s'occupe, le président Maloujahmoum relève celui l'enseignement. Les 600 professeurs de religion islamique, dont le statut nécessite encore certains aménagements, pourront enfin, eux aussi, bénéficier de nominations définitives. Des programmes pour les écoles primaires et secondaires seront arrêtés pour la prochaine rentrée. Des négociations sont aussi en cours pour organiser l'inspection.

Autre domaine important : la reconnaissance des communautés locales et des mosquées . Une situation d'autant plus intéressante que la Belgique, spécialement à Anvers et en Flandre, est confrontée à l'extension du racisme vis-à-vis de la minorité musulmane.

Oui à la tolérance

Pour traiter les dossiers, l'Exécutif islamique a constitué divers départements (Enseignement, affaires sociales, affaires cultuelles, communications, finances) qui lui font des propositions. Son président note que les origines variées des membres n'ont pas empêché une convergence sur le plan dogmatique. Ils ont aussi permis le respect de l'état de droit et de la démocratie, ainsi que le rejet de toutes les formes d'extrémismes politiques et religieux, affirmé dans une charte commune.

M. Maloujahmoum attend des autres familles philosophiques et religieuses &emdash; dont il souligne l'accueil positif &emdash; qu'elles diffusent une message positif au sujet des musulmans et de l'Islam. Même s'il sait, par expérience, que le dialogue islamo-chrétien n'est pas toujours facile." Quand il est bien compris, l'Islam est une religion du juste milieu. Il l'a d'ailleurs prouvé en contribuant à des cohabitations positives avec chrétiens et juifs. " Et M. Maloujahmoum d'exprimer " des voeux tout spéciaux aux amis chrétiens en cette importante année du Jubilé, qui a notamment vu la visite du Pape en Terre sainte, et aussi l'espoir que ce soit pour chrétiens et musulmans une occasion de se rapprocher afin de créer une société plus tolérante et pleine d'humanisme ".

Jacques BRIARD

 ELLE A CHOISI DE PORTER LE VOILE

La liberté plein la tête

Elle parle plus volontiers de voile que de foulard. Pour Nour, jeune musulmane née en Belgique, fervente et cultivée, se couvrir la tête est un acte libre, qui l'enracine dans sa culture et dans sa foi.

" J'avais douze ans et j'étais en vacances au Maghreb quand j'ai commencé à porter le voile, explique Nour. Je n'y attachais pas de signification religieuse : c'était un geste traditionnel. Comme je me sentais à l'aise, rentrée en Belgique, je l'ai gardé et ça n'a pas posé de problème ni dans mon entourage, ni à l'école. "

Une forme de reconversion

C'est au moment de l'adolescence, vers quatorze ans, que Nour perçoit une dimension proprement religieuse à son geste. " J'ai fait, comme beaucoup de croyants, une sorte de re-conversion à ma religion. Prier voilée est une façon de se présenter à Dieu : c'est d'abord privilégier la spiritualité par rapport à la matérialité du corps. Mais c'est aussi marquer mon adhésion à une participation communautaire, en effaçant les signes de l'individualité. Certains hommes musulmans, d'ailleurs, adoptent aussi cette forme de pudeur : ils portent une djellaba et leur visage est recouvert par la barbe. "

Question de regard

Tout n'est pas simple, pourtant : " je suis consciente de ce que les incidences du port du voile peuvent être fort lourdes, qu'il y a un réel danger de réduction à ce bout de tissu. Or, je suis profondément convaincue que mes coreligionnaires qui ne portent pas le foulard peuvent avoir une foi aussi profonde que la mienne. Mais, certains dans notre communauté disent le contraire. Ils font du foulard un étendard ! "

Les non-musulmans ont souvent une vision terriblement réductrice - et médiatisée - de l'Islam. " Pour eux, c'est le signe d'un danger. Je voudrais qu'ils comprennent que les fondamentalistes caricaturent l'Islam, qu'ils lui font du tort et que nous en souffrons, nous aussi. ". Quant au foulard signe d'une prétendue infériorité de la femme par rapport à l'homme, elle n'y adhère pas davantage : " Il est exact qu'une part du sens du foulard, c'est permettre à la femme de ne pas être un objet de convoitise de la part des hommes. Mais les musulmans instruits reconnaissent à la femme une vraie spiritualité. Dans l'Islam, il n'y a pas d'inégalité entre homme et femme ; ils sont complémentaires. "

Un choix imposé par l'intolérance

Pourtant, cette crispation qui ne prend pas la peine d'entendre l'autre, Nour l'a rencontrée, au seuil de sa vie professionnelle. Des portes se ferment, comme si sa brillante intelligence était complètement occultée par le voile qu'elle porte. Cela lève en elle bien des interrogations : " Je réalise le profond hiatus qui se creuse entre ma volonté de rester 'intègre' par rapport à moi-même et ma volonté de m'engager sur le plan social en mettant à profit mes connaissances. J'aimerais comprendre ce qui mène ces gens que j'ai côtoyés, dont je partage la culture, que je respecte, à cette logique d'exclusion de ce qui est une source supplémentaire de sens pour moi. Et cela, à un moment où on lutte contre toutes les discriminations ! "

Remise en question

Si ces comportements heurtent sa raison sans pour autant l'aigrir, Nour doit dans le même temps faire l'épreuve d'une remise en question de sa personnalité : " J'essaie de réfléchir rationnellement ; je sais que je ne trouverai pas de travail si je continue à porter le voile. C'est tout un travail psychologique ! ". Peut-être la société a-t-elle un chemin à faire, elle aussi : à l'heure de la mondialisation, la tolérance peut-elle s'arrêter à la lisière d'un morceau d'étoffe ?

Myriam TONUS

AU CARREFOUR DU RELIGIEUX ET DU SOCIAL

Lahoucine Tazribine : "Il est temps de se préparer à vivre ensemble "

Naître jeune musulman en Europe occidentale, c'est comme être assis entre deux chaises. Position difficile, inconfortable. Lahoucine Tazribine relève le défi. En vivant sa foi dans le quotidien de la vie. Comme dans son travail et son engagement aux Jeunes CSC dont il est responsable national.

Le tram 92 abandonne son passager à bonne distance d'Aeropolis. Cet ancien hôpital bruxellois qui n'a jamais servi est devenu depuis peu le centre névralgique de la plupart des organisations du Mouvement Ouvrier Chrétien. C'est là que travaille Lahoucine. Il se lève de son bureau et tend la main avant de la porter sur son cœur. Geste d'accueil et de respect.

Une éducation enracinée et ouverte

Du Maroc, son père a émigré en France, puis en Belgique où il a travaillé dans les mines du Limbourg. Son épouse l'a rejoint plus tard avec trois enfants. Lahoucine est le premier des cinq enfants nés en Belgique. " Parallèlement à une éducation européenne, explique-t-il, j'ai suivi l'école arabe et l'école coranique. Trois jours par semaine : le mercredi après-midi, samedi et dimanche toute la journée. C'était assez lourd et frustrant pour moi, j'avais l'impression de perdre mon temps. Assis sur des tapis, on devait retranscrire des passages du Coran à l'encre de Chine avec un petit pinceau. Et à la fin de la journée, on devait réciter par cœur devant l'Imam deux pages de syllabus. Si l'on se trompait, on recevait un coup de bâton. Mais cette façon de faire m'a donné une faculté de mémorisation très rapide qui m'a beaucoup aidé quand je suis allé à l'université. " La semaine était coupée en deux : entre Islam et Occident. Choc entre deux cultures et deux religions qui le conduisait à poser des questions tant sur sa foi musulmane que sur le mode de vie occidental. " À l'école coranique, plusieurs fois, des prêtres catholiques sont venus échanger avec nous. On nous a appris à écouter, à entendre, à être tolérant. "

Entre le privé et le public

Après ses études en sciences politiques à l'ULB, Lahoucine a suivi les traces de son père en s'engageant dans le mouvement syndical chrétien. Un musulman militant dans un mouvement chrétien, cela devait faire problème ? " Pas pour moi, rétorque Lahoucine, car je trouve des deux côtés un même souci par rapport à la foi et à la dimension humaniste. De plus, le Coran recommande de s'associer aux gens du livre. Je ne pense pas que cela m'aurait embêté de travailler à la FGTB ou dans un milieu laïque. Car lorsque l'on est dans la sphère publique, on agit de la même façon qu'un citoyen belge. La différence se situe au niveau privé. La question, c'est de savoir comment gérer le public et le privé, les droits individuels et collectifs. Jusqu'où le droit individuel prime-t-il sur le droit collectif ? Ce n'est pas un enjeu pour le seul travailleur musulman, mais pour tout citoyen qui veut vivre sa religion. Et il me semble qu'il est plus facile de vivre ces paradoxes dans un cadre spirituel chrétien et social comme la CSC. "

Citoyen à part entière

Ce qui irrite le plus Lahoucine, c'est la stigmatisation de la différence. Bien souvent, l'État ne fait que la renforcer : " On nous rappelle sans cesse que nous sommes musulmans et donc différents. Un citoyen comme moi qui suis entre deux chaises, je peux voter pour l'élection du Conseil Consultatif des musulmans, mais pour les aspects liés à ma commune, je ne peux pas voter. C'est frustrant ! " L'Islam est la deuxième religion en Belgique. Et en Europe, son influence est grandissante. Pour éviter la construction de mondes parallèles &endash; " comme les deux Molenbeek ou les deux Schaerbeek " &endash; , il s'agit d'adapter l'Islam au cadre européen, d'engager le débat politique et d'apprendre à vivre ensemble.

Thierry TILQUIN

 L'HOMME EST LIBRE DE CHOISIR DIEU

" Aimer ce que Dieu aime. Sans imiter les anges "

L'Islam ne prône pas la soumission. Au contraire : Salam et Islam ont une même racine : la paix. L'Islam est donc un vaste projet de pacification dynamique, explique Ahmed Hany Mahfoud, théologien de l'Islam et licencié en littérature arabe. Enseignant la religion dans le secondaire, il est également dessinateur et auteur de bandes dessinées à thématique religieuse.

 

À l'origine, Dieu a proposé le dépôt divin aux cieux, à la terre, aux montagnes, aux anges même, qui l'ont refusé. L'homme l'a accepté. " Le dépôt divin, explique Ahmed Hany Mahfoud, c'est la liberté de choisir Dieu ou de le refuser. L'homme audacieux a accepté ce dépôt, cette liberté. " Si on relit la Genèse à travers les lunettes de l'Islam, à l'origine il y avait le monde minéral, la matière d'une part et les anges, les esprits purs, d'autre part. L'homme associe les deux. Il est corps (matière) et esprit. Dieu a insufflé son esprit en l'homme. Et la première chose que fait l'homme, c'est de louer Dieu.

Pas de péché originel

Adam et Ève sont au paradis. Dieu demande à tous de reconnaître qu'ils sont devenus les représentants de l'univers. Lucifer (Satan), l'ange du feu, refuse et il lui demande un délai pour le lui prouver. Alors il pousse l'homme à croquer le fruit de l'éternité. Adam et Ève le font. Dieu n'est pas content. Adam lui explique qu'ils avaient peur de la mort… Satan les a trompés. Dieu accepte les excuses et envoie l'homme sur terre pour construire la paix. " Il n'y a donc pas de péché originel dans le courant spirituel de l'Islam, poursuit Ahmed Mahfoud, l'homme n'est pas responsable de ce qu'Adam et Ève ont fait. Le rapport avec Dieu est simple et joyeux. "

Liberté ou soumission?

Le musulman se nourrit de l'idée qu'il est la créature principale et qu'il doit adorer Dieu. Cette adoration l'empêche de devenir insignifiant. L'Islam n'est cependant pas une soumission à Dieu. Comme le dit un verset du Coran : " Vous ne pouvez exercer votre liberté que lorsque Dieu vous permet de choisir ". Pour des gens qui n'ont pas approfondi leur connaissance de l'Islam, cela signifie que l'homme doit se soumettre à la volonté de Dieu. Or fondamentalement, pour le courant spirituel dominant de l'Islam, ce qui fait la grandeur de l'homme, c'est sa liberté.

De même, " In shaala ", formule de politesse échangée quotidiennement se traduit " si Dieu le veut ". Une minorité de personnes l'interprètent comme s'il fallait un décret de Dieu pour agir et justifient leur inaction par cette formule. Or Dieu a déjà donné cette liberté de gérant à l'homme.

Approfondir sa foi

Une tendance mystique très minoritaire considère qu'il faut aller jusqu'à se fondre en Dieu et attendre qu'il agisse à la place de l'homme. Au contraire, explique Ahmed Mahfoud, le jeûne, les prières quotidiennes, la participation au pèlerinage, le don de ses biens aux pauvres et la profession de foi constituent la base des pratiques qui permettent au musulman d'accéder à un certain niveau de souffisme, d'excellence, de don à Dieu. Mais il peut aller plus loin. Aimer ce que Dieu aime, vouloir ce que Dieu veut et atteindre un niveau de connaissance plus élevé encore atteint par les souffis, les mystiques musulmans. Mais il faut rester homme, inséré dans la vie sociale. Il ne faut pas essayer d'imiter les anges.

 

Florence Vanderstichelen