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L'appel de

NOVEMBRE 2000

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Sommaire

À voir

Picasso

Éditorial

Le retour de la citrouille

À la une

La déclaration du cardinal Ratzinger : plus qu'un arrêt, un recul

François, joué par les plus pauvres

Cuba la rebelle, Cuba la solidaire

Signes

Une retraite, les mains dans le cambouis

Des millions, mais pour qui ?

Les croix d'occis : mort et espérance

Pour-Suite assurée pour Pro-Jet 2000

2000 ans:

Vincent Lebbe : combat pour une Église chinoise

Gros plan

Jeunes, si faibles, si forts…

Manage, Noir c'est Noir

Sous les pavés, la rage de vivre

Face à la mort, ils se serrent les coudes

CEFA : fini les écoles poubelles

Paroles

Un regard d'artiste

Sens

Les rendez-vous de Dieu

Rencontre

Jean-Pierre Bagot : " Du parvis, on ne voit pas les mêmes choses que ceux qui sont dans le chœur "

 Le retour de la citrouille

" Le 31 octobre, je ne dors pas à la maison : je suis invitée pour fêter Halloween. On va se déguiser en sorcières et on sonnera aux portes pour demander des bonbons. Comme l'année passée… "

Le coup de Halloween, cela fait en effet deux ans que ça dure.Congé de Toussaint, les enfants qui se morfondent avant une messe qui tombe en milieu de semaine et un passage (de moins en moins) obligé au cimetière : Halloween a bouleversé tout cela. Maintenant, on attend avec empressement le congé de milieu de quadrimestre, car on sait qu'un jour durant, ça va un peu déménager par rapport au train-train quotidien…

Sur le principe de cette fête, tout a déjà été dit,ou presque, y compris dans L'appel (numéro de novembre 1999). À ceux qui critiquaient l'importation d'une macabre réjouissance made in USA, ethnologues et historiens ont répliqué qu'il ne s'agissait que du retour d'une fête celtique et que l'Europe ne faisait donc que renouer avec son passé. Un coutume qui existait d'ailleurs dans nos campagnes, quand les enfants creusaient une betterave pour y placer une bougie et l'accrochaient à un bâton pour la brandir, le soir, devant les fenêtres.

Soit. Mais fallait-il que cette redécouverte d'une coutume celtique revienne soudain à toute vitesse via les devantures des magasins de jouets et les étales des supermarchés, à l'heure où la planète bat chaque jour davantage au rythme de la mondialisation ?

Et n'est-il pas significatif que ce grand ballet des sorcières, des citrouilles et des morts-vivants resurgit à un tournant de siècle où l'Occident est en quête de spirituel… et déserte les églises ?

La culture religieuse, on le sait, est en train de fondre comme neige au soleil parmi les jeunes générations. Demain (ou après demain), la Toussaint ne sera-t-elle plus qu'un jour de congé que l'on pensera créé pour se reposer d'avoir fêté Halloween ?

Au-delà du folklore, Halloween revient à point nommé, comme une occasion de conjurer cette mort que le règne de la jeunesse, du mouvement, de la beauté et de la vie semble avoir rangé au rayon des objets (trop) encombrants pour qu'on s'en soucie.

Une mort qui, tout aussi paradoxalement, semble cependant faire moins peur aux jeunes, prêts à la narguer… ou à s'en faire une compagne. C'est en tout cas de quoi témoigne un des aspects de notre " Gros plan " de ce mois, consacré aux jeunes qui souffrent, parfois. Mais qui sont souvent aussi porteurs de tant de force.

 

Frédéric ANTOINE

DE PLUS EN PLUS TÔT

 

Jeunes, si faibles, si forts…

La dépression atteint de plus en plus de jeunes. Le suicide aussi. Et les enfants ne sont même pas épargnés. Même si nombreux aussi sont les jeunes qui font preuve de force et de générosité. Une situation qui ne peut laisser personne indifférent. Et qui interpelle surtout les aînés.

 

"Ce qui frappe surtout, écrit Anne Vanhese, dans le numéro d'octobre Plein Soleil, la revue de l'ACRF, et est le plus difficile à accepter, c'est que des enfants puissent eux aussi être touchés par la dépression. Pour la plupart d'entre nous, l'enfance reste un monde idyllique et, dans une société occidentale où l'enfant est tellement gâté, on imagine mal qu'il puisse souffrir de ce mal-être. Pourtant, c'est bien chez nous qu'une petite fille a laissé le message "Ne pas monter à 15 H. parce que je me suicide"…"

Dès l'enfance

Chez nous, 4 ou 5 % des enfants seraient dépressifs. Un nombre en augmentation, mais leur âge a également baissé. Même augmentation chez les adolescents, à un âge, il est vrai, où la dépression et l'idée de suicide ont toujours existé. Mais le suicide des 12-15 ans est lui aussi en progression. Le monde adulte, évidemment, n'y échappe pas non plus. En Belgique, sept personnes se suicident chaque jour…

L'Organisation Mondiale de la Santé estime d'ailleurs qu'il y aurait actuellement 350 millions de personnes souffrant de dépression, surtout en Occident, où elle pense que ce sera la principale maladie dans dix ans.

Mais les spécialistes préfèrent ne pas parler de " maladie ", notamment à propos de la dépression des jeunes. Ils l'ont encore dit très clairement lors d'un colloque organisé par la Fondation Roi Baudouin en mai dernier.

Un état difficile à comprendre

"On peut définir la dépression comme un état pathologique, caractérisé par un intense sentiment de culpabilité et un affaiblissement de l'autosatisfaction, explique Catherine Marneffe, pédopsychiatre. Les activités physiques et psychiques s'en ressentent. Les symptômes, chez l'enfant, dépendent de l'âge et du développement : perte de plaisir, tristesse, dévalorisation, honte, désespoir… Au niveau de l'apprentissage, on observe des troubles de la concentration ; ceux-ci entraînent des échecs, lesquels renforcent le sentiment de dévalorisation et donc, le sentiment dépressif." C'est un cercle vicieux que bien des adultes ont du mal à identifier. Mais "il importe de ne pas confondre un coup de déprime passager avec la vraie dépression", nuance Catherine Marneffe. Ce qui doit alerter, ce sont les symptômes en rupture avec le comportement habituel : chute des bons résultats scolaires, désintérêt pour une activité appréciée auparavant, comportement ne "collant" pas avec la personnalité du jeune…

Problèmes de société

"Il n'y a pas de profil psychologique ou sociologique particulier chez les jeunes dépressifs et/ou suicidaires", précise Denis Hirsch, pédopsychiatre et psychothérapeute d'adolescents. Il semble que le phénomène touche aussi bien des jeunes étudiants que des jeunes travailleurs ou chômeurs. Pourquoi ? Les spécialistes s'accordent à considérer que les causes sont à identifier à l'intersection de l'individuel et du collectif. Et Catherine Marneffe de citer, comme facteurs déclenchants, le divorce des parents, l'absence ou la maladie de l'un d'entre eux et autres problèmes émotionnels. Ceci dit, les aléas familiaux ou sentimentaux n'expliquent pas, à eux seuls, l'accroissement alarmant du nombre de suicides de jeunes.

D'après Denis Hirsch, "la dépression ou le suicide sont l'expression de la souffrance qui colle à notre société. Tout va à la performance, à l'agir. On n'a plus le temps de penser." Et pareil constat est partagé par Philippe Van Meerbeeck, psychiatre et professeur de psychologie médicale à l'UCL : "Un suicide, c'est un acte "positif" : le jeune cherche à sortir d'une impasse qui l'empêche de vivre. Il y a 30 ans encore, la société donnait au jeune l'envie de grandir ; l'avenir était une promesse, les jeunes avaient l'idéal de changer le monde de leurs parents. Aujourd'hui, des mythes trompeurs leur sont proposés : le sexe, l'argent, être le plus fort. À l'école, qui parle encore de l'amitié, de l'amour ? Quelles sont les bonnes raisons pour lesquelles on donnerait encore sa vie ? Quel idéal propose-t-on? Ce mot a-t-il même encore un sens?"

À cause de la société des adultes

Aussi, peut-on avancer que c'est, en grande partie, la société des adultes qui déprimerait les enfants et les jeunes. Face aux "exigences" de performance tant ressassées, ils se sentent découragés et acculés dans une impasse.

"L'adolescence est le temps où le jeune pense, se pense, désire, découvre la jouissance érotique… et découvre le manque, explique Philippe Van Meerbeeck. Pour lui, mourir, c'est continuer d'être tout-puissant, comme quand il était petit enfant. C'est refuser le deuil pendant la vie." Plus qu'avant, semble-t-il, les adultes sont démunis devant cette situation : "Beaucoup d'adultes sont sourds à la souffrance des jeunes parce qu'ils n'ont pas fait eux-mêmes le deuil de leur propre adolescence, estime le psychiatre, ils refusent le vieillissement, la frontière des générations." D'autre part, les structures qui accueillent les jeunes en crise ne sont pas nécessairement " la " réponse idéale. "Trop souvent, le jeune est mal accueilli, insuffisamment accompagné, considère Philippe Van Meerbeeck. On a beaucoup médicalisé la dépression, mais une molécule ne redonne pas du sens à la vie ! En plus, certains jeunes risquent d'utiliser les médicaments pour faire une nouvelle tentative de suicide…."

Généreux et fragiles

Ceci dit, il ne faudrait pas oublier tous les jeunes qui font preuve de force et de générosité. Et pas seulement ceux qui ont le courage d'aller de France à Rome à vélo pour les JMJ. Mais ces filles et ces garçons qui, chaque semaine, s'occupent de mouvements de jeunesse. Ceux aussi, et ce sont parfois les mêmes, qui prennent en charge des plaines de jeux et des camps de vacances. Et même tous les étudiants qui acceptent des jobs parfois harassants, pas seulement pour gagner leur argent de poche, mais aussi pour aider leurs parents en contribuant au financement de leur formation. Il n'en reste pas moins qu'il est urgent d'aider parents et enseignants à repérer le mal-être du jeune, quand il survient, pour lui permettre de trouver un espace où il sera écouté. Leur rôle est capital. Il faudrait également former les médecins et les urgentistes à accueillir autrement un jeune qui a tenté de se suicider. Et inviter les décideurs politiques et les médias… à réfléchir aux valeurs prônées par la société auprès des jeunes. Mais aussi les adultes !

Jacques Briard

CALOGERA, DENIS, AURÉLIE…

Manage, Noir c'est Noir…

Mardi soir. Au local Patro de Manage, ils sont huit à se rencontrer pour préparer les activités du prochain week-end. Toujours aux études ou déjà au boulot, leur univers est teinté de gris. Gris sale. Grisaille d'une région fragilisée économiquement et socialement. Espoirs ou craintes ?

" Parler de mes espoirs ou de mes craintes ? C'est une question difficile ", ose Aurélie, étudiante infirmière et animatrice Patro à Manage. " C'est un regard noir que je pose sur la vie. Il faut être réaliste, c'est pas donné d'avance et rien n'est gagné, même si on est jeune et idéaliste. Avec les enfants que je côtoie, il faut se battre, il faut se donner. S'il faut faire tous ces efforts déjà rien que pour ça, on se dit que pour notre petite vie, ce sera encore pire… "

Dure, dure, l'ambiance ! Aurélie poursuit : " Avec tout ce qui se passe, tout ce qu'on entend aux infos, il n'y a jamais rien de très positif. Quand on voit les grèves, les gens sont mécontents… Nous, ici, on essaie de mettre un peu de joie autour de nous et au moins cela nous défoule, on vit autre chose que les plaintes de nos parents ".

À LA LIMITE

Consciente qu'elle aussi approche du monde des adultes, Annick leur reproche pourtant leur absence : " Le monde adulte ne nous donne pas une belle image de ce qu'est la vie. Et puis, nous en tant que jeunes, il n'y a pas grand chose à part l'école qui puisse nous mettre en contact réel avec la vie ". À Manage, il y a bien eu une tentative de Conseil consultatif de la jeunesse. " Les jeunes ont vite été blasés ". Quelques-uns s'y sont investis, sans être vraiment pris en charge comme ils auraient dû l'être… Alors, absence des adultes, manque d'intérêt pour les jeunes ? " Les jeunes ne sont pas assez suivis. Ici quand on les voit, ils sont tout le temps dans la rue. Ils vivent dans des situations assez médiocres, leurs parents sont souvent sans travail. Quand on va chez eux, on rencontre des situations à la limite de la pauvreté… " conclut Annick.

Calogera ajoute : " La plupart des jeunes que l'on rencontre à Manage sont livrés à eux-mêmes, ils traînent beaucoup dans la rue. Ou alors, c'est TV, Playstation, bonbons, Coca devant la télé. Ils ne bougent pas assez et nous accueillons des jeunes avec des problèmes d'obésité. Ce sont eux qui rouspètent dès qu'une activité leur demande un petit effort. Après deux cents mètres de marche, on les entend se plaindre : c'est quand qu'on arrive ?' ".

SINISTRE ROSE

Alors, Manage, la déprime ou la débrouille ? Si on leur demande ce que cela leur fait d'être vu comme une région défavorisée, la lucidité est au rendez-vous. Denis : " On n'a pas peur de cette image. C'est vrai ! Et nous sommes davantage confrontés à la réalité que d'autres jeunes ou d'autres enfants ". Aurélie : " L'autre jour, une patronnée de 8 ans me disait : " Je n'ai peut-être pas de beaux vêtements, mais à la maison, j'ai à manger dans mon assiette ". Ces enfants ne parlent pas comme les adultes, mais ils se rendent bien compte des difficultés que vivent leurs parents et de celles qu'ils auront peut-être, eux-aussi, à vivre ".

Des difficultés économiques et financières qui ont aussi un impact sur l'accès aux loisirs. Calogera : " Je paie, … donc je peux faire quelque chose. Je ne paie pas, …et bien alors, il n'y a rien pour moi… ! D'autres activités existent, mais elles sont payantes et donc inaccessibles pour certains. Le problème, c'est l'argent et les parents ne savent pas suivre ". Denis : " Hélas, les activités où il ne faut pas payer, celles-là sont démolies ou détériorées parce que personne ne s'en préoccupe … ".

RÊVES ÉTEINTS

" Des rêves ? On n'en a plus. Il est temps d'en parler. Cela se noircit de plus en plus " lance Denis. " Mes espoirs sont cependant toujours les mêmes, corrige-t-il toutefois, que les gens se bougent plus pour la jeunesse. Il faut penser plus loin que le court terme ".

 

Stephan GRAWEZ

DES JEUNES IMMIGRÉS QUI EN VEULENT

Sous les pavés, la rage de vivre

Être jeune et immigré à Bruxelles : deux handicaps qui marquent l'avenir d'un sceau incertain. À la " Maison des enfants " d'Anderlecht, on tente de surmonter ces entraves. Parfois, ça marche. Parce que les jeunes ont une volonté farouche d'y arriver.

 

" Nous sommes dans un quartier où rien n'a été fait pendant 20 ans, constate Bertrand Dhuyvetter, directeur de la Maison des enfants ". Ce qui explique les émeutes qui se sont déroulées ici il y a deux ou trois ans. Maintenant les choses commencent à bouger, mais le quartier est moche et il n'y a pas grand-chose d'organisé pour les jeunes. " Sans moyens, sans perspectives, l'avenir est désespérant. " Ni vraiment Belges, ni vraiment Marocains, les jeunes font l'objet de contrôles et de vexations constantes. Alors, ils s'encloisonnent dans leur quartier et n'osent pas en sortir. "

LISTE D'ATTENTE

Le même phénomène se produit dans le milieu scolaire : orientés systématiquement vers l'enseignement professionnel, ils se retrouvent dotés d'un diplôme malheureusement déconsidéré et ne trouvent pas de débouchés. " Nous essayons d'aider les plus doués à s'inscrire dans des écoles situées hors du quartier et qui donnent un peu plus de perspectives. La réponse est toujours la même : On vous met sur une liste d'attente. Et rien ne se passe ". Et comme les parents, originaires d'une région rurale pauvre du Maroc, sont sans formation et souvent sans travail depuis la crise, ils ne sont pas en mesure de les aider à aller plus loin.

ROMEO ET JULIETTE

Pourtant, beaucoup de jeunes ont envie de s'en sortir. Ils veulent s'exprimer, se montrer, s'investir, développer des projets, prouver qu'ils sont capables de quelque chose. " C'est là que nous essayons de jeter des ponts. Nous leur avons par exemple proposé de créer, avec des jeunes de Watermael-Boifort, une pièce de théâtre inspirée du Roméo et Juliette de Shakespeare. Au début, c'était la panique, tant d'un côté que de l'autre. En fait, le projet s'est formidablement bien passé. Les jeunes Belges avaient une approche davantage centrée sur le texte tandis que les Marocains étaient plus sensibles à l'interprétation corporelle. Leurs démarches étaient complémentaires et ont permis une vraie dynamique. "

GWANA

D'autres s'investissent à fond dans le mini-foot et rêvent d'en vivre, depuis que deux d'entre eux sont entrés en équipe nationale. La participation à la Zinneke parade, qui s'est déroulée dans le cadre de Bruxelles 2000, a permis la mise sur pied d'un groupe de Gwana, une musique marocaine qui rencontre un réel succès. " Ces projets sont animés par des jeunes du quartier, qui ont participé à nos activités et ont décidé de se former pour prendre en charge à leur tour les plus jeunes. Bien sûr, ce sont souvent ceux qui proviennent d'un milieu familial structurant qui y parviennent mais pas toujours. Et certains, qui n'avaient pas beaucoup d'atouts au départ, réussissent à prendre leurs responsabilités… "

Dans le programme de leur Roméo et Juliette, les jeunes exprimaient ce qu'ils avaient réalisé. Parmi une dizaine de textes, ces phrases fortes de Mohamed : " Inspirer. Le vent dans mes poumons. Expirer. La vie à l'horizon. Sentir. La terre sous mes talons. Regarder. Écouter. Agir. "

Paul de THEUX

ACCIDENT ET SUICIDE DANS UN GROUPE DE JEUNES

Face à la mort, ils se serrent les coudes

Des animateurs et animatrices d'un patro de village. Secoués par la mort accidentelle de l'un, le geste suicidaire de l'autre. Et qui s'en sortent en se serrant les coudes et en restant solidaires. Parce que la vie est importante. Et que le patro doit continuer.

C'est le matin que sa mère l'a trouvé. Inquiète de ne pas le voir descendre, elle était montée dans sa chambre. Il était allongé. Il avait avalé des comprimés de toutes sortes et il s'était tailladé les veines du poignet. Il avait dix-huit ans.

Fuite

Comment comprendre ? Il avait l'air normal. Pas de déception sentimentale. Peut-être un peu de ras-le-bol en préparant les examens de fin d'année. Façon d'attirer l'attention sur lui ? Certains le prétendaient, se demandant s'il n'avait pas veillé à " se rater ". D'autres soulignaient le fait qu'il aimait réfléchir et que la mort était son sujet du moment. Un point commun, tout de même, chez les jeunes de son âge : ce geste leur apparaissait comme une fuite, une fuite choquante pour eux qui avaient connu la mort brutale d'un ami et s'en étaient sortis en se serrant les coudes.

L'accident s'était produit à peine trois mois plus tôt. Tragique. Injuste, même. À dégoûter d'encore animer un mouvement de jeunesse. Le patro, ce jour-là, allait vivre sa fête annuelle. Les quatre-vingts enfants s'étaient déguisés, comme d'habitude. Accompagnés de quelques animatrices, ils avaient circulé dans les rues du village, invitant la population à venir faire la fête avec eux.

Rires et larmes

Pendant ce temps, dans une grande prairie, les autres animateurs achevaient les préparatifs. Mais ceci n'empêchait pas les rires et la bonne humeur. On sait s'amuser à cet âge, même en travaillant. Et Alain n'était pas en reste. Il avait couru entre les tentes, poursuivant l'un, plaquant l'autre au sol. Ignorant que sa fin était proche.

Car dès le début de la fête, qui réunissait finalement plus de deux cents personnes, une machine était tombée en panne. Alain, qui avait quelques connaissances techniques, s'était levé pour aller voir. Personne n'avait remarqué sa sortie et la fête avait continué. Jusqu'au moment où l'on a vu deux animateurs courir, là-bas, derrière les tentes. Il y a eu un accident, a soufflé l'un d'eux aux autres, mais ne dites rien pour ne pas affoler les gens. C'est qui ? Ce n'est pas grave…

C'est quand on a vu arriver l'ambulance, et le camion des pompiers, et la police, qu'on a compris que c'était grave. Le silence, comme une chape de plomb qui s'abat sur la prairie. Des parents qui s'en vont avec leurs enfants. D'autres qui remisent le matériel. Et la nouvelle qui se confirme : " C'est Alain ". Et l'on a compris que c'était fini.

Ensemble

C'est là qu'on voit ce qui fait la force des jeunes habitués à se retrouver, à faire groupe, à vivre ensemble. " Nous sommes restés là, dit une des animatrices, derrière les barrières, les larmes aux yeux, en silence, impuissants, regardant s'affairer les ambulanciers. Et puis, alors que tout le monde s'égaillait, nous sommes allés au local et nous y avons passé la nuit ensemble. Le lendemain, nous allions ensemble aussi à la messe dominicale. Et on s'est serré les coudes jusqu'aux funérailles. Être solidaire à fond : c'est ça qui nous a permis de tenir le coup. La vie est importante, tout de même. Et on a continué le patro, dès le samedi suivant. Pour les enfants. "

Louis DUBOIS.

APPRENDRE EN TRAVAILLANT

CEFA : fini les écoles poubelles ?

Jérôme, Nathan, Isabelle. Après quelques années mal vécues dans le secondaire général, ils atterrissent en troisième professionnelle, où ça ne marche pas non plus. Décrochage scolaire en vue devant enseignants et parents désarmés. A moins de tenter une dernière chance dans un CEFA, un centre d'éducation et de formation en alternance.

 

Dès leur arrivée au CEFA, Jérôme, Nathan, Isabelle choisiront un métier. Jérôme la construction, Isabelle la vente. Ils devront suivre 15 heures de formation, soit deux journées par semaine, à l'école. Cette formation comprendra de l'enseignement général et des apprentissages techniques et professionnels. Le reste du temps, ils iront travailler en entreprise. Jérôme devra arriver très tôt chez l'entrepreneur. Isabelle sera à la boulangerie dès 7 heures du matin.

ACCROCHE-TOI !

En plus des deux jours de formation au CEFA, ces jeunes sont donc soumis aux dures exigences du métier. Mais Jérôme et Isabelle s'accrochent car ils reçoivent une rémunération qui les récompense de leurs efforts et résout partiellement leurs problèmes financiers.

Nathan, quant à lui, a décidé de quitter le CEFA pour retourner dans l'enseignement professionnel. Pour rester au CEFA, il faut en effet une grande maturité physique et intellectuelle car, comme le confirme Michel Larose, directeur du CEFA de Florennes, l'alternance chaque semaine entre cours en école et travail en entreprise est relativement difficile à assumer.

DE VRAIS PROS.

Après deux à quatre ans de formation, les jeunes reçoivent un diplôme équivalent à celui de l'enseignement professionnel. Souvent, ils continuent à travailler dans l'entreprise où ils se sont formés. Même si, dans certains secteurs, c'est plus hasardeux, comme dans le secteur de la vente et de l'étalage où les jeunes filles diplômées ne sont généralement pas engagées, les charges étant trop importantes pour les commerçants.

Les CEFA sont nés suite à l'établissement de l'obligation scolaire jusqu'à 18 ans. À l'époque, c'était des écoles poubelles pour jeunes en décrochage scolaire. Depuis, les CEFA (qui s'appelaient au début enseignement à horaire réduit) ont connu une grande évolution. Ces écoles qui accueillaient tant bien que mal des jeunes complètement désœuvrés et sans objectif, sont devenues des lieux de véritable formation où les jeunes rencontrent des adultes qui les écoutent, les aident à élaborer un projet professionnel et, à terme, à les insérer dans la vie professionnelle.

Cathy VERDONCK.