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L'appel

NOVEMBRE 2001

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Sommaire

Gros plan: pleurer. Actualité: la guerre d'Afghanistan et les suites du 11 septembre

À voir

Même les dieux ont un visage

Éditorial

La planète des larmes

À la une

L'Évangile face aux attentats

Le verset du sabre, inspiration des intégristes

Sauver les Afghans, c'est possible

Didier Melon : « Aimons le monde »

Signes

« Tu retourneras à l'humus »

Noé pour les mamans et les bébés

Le vent souffle à Bütgenbach

« il faut remettre la théologie au service des peuples »

Parole

La goutte d'eau

Gros plan

Pleurer. Pour pouvoir renaître

L'autre versant de la joie

Ici, les pleurs sont admis

En Afrique, la douleur est l'affaire de tous

Torrents d'émotions et cascades de larmes

Source

Novembre : des morts et des vivants

Rencontre

Aloys Jousten : « Nous ne sommes pas assez loin dans la désert »

 La planète des larmes

C'est un triste hasard de calendrier. Mais un hasard qui tombe à point nommé. De longue date, nous avions décidé de consacrer le « gros plan » d'un de nos numéros au thème « Pleurer ». Parce que pleurer est la plus commune, mais aussi parfois la plus cachée, des manifestations des sentiments qui étreignent l'être humain. Peut-on pleurer ? Faut-il oser pleurer ?

Pour l'ensemble de l'équipe de L'appel, il y avait incontestablement là sujet à réflexion.

Comme d'ordinaire aussi, nous avions choisi de ne pas faire le tour de la question de manière encyclopédique. Les quelques pages que nous consacrons chaque mois à un thème précis ne le permettraient pas. Et telle n'est pas notre ambition.

Nous étions tous d'accord qu'il s'agissait de s'interroger sur la place accordée aux pleurs dans la dure société contemporaine. Nous avions aussi choisi d'aborder les choses de manière impressionniste, à l'aide de petites touches, de petits regards.

Enfin, Toussaint et jour des morts aidant, il nous avait paru judicieux d'inscrire cette descente sur la peine dans notre numéro de novembre. Façon d'être dans l'air du temps sans traiter chaque année de la mort qu'on escamote ou de la fête d'Halloween qui remplace celle des Saints.

Puis est survenu le 11 septembre. Avec son cortège d'abattements, d'exclamations, d'émotions. L'impossible était donc possible. Dans les rues de New York, les pleurs remplaçaient tout à coup l'indifférence. Les Américains, abasourdis, se mettaient eux aussi à pleurer. En rue. Devant les mausolées improvisés à la mémoire des victimes. Chez eux. Au travail. Au cours des répétitives cérémonies de funérailles. En Europe aussi, on s'était mis à pleurer.

Depuis le début octobre, sans doute pleure-t-on également beaucoup dans les rues de Kaboul ou sur les chemins de l'Afghanistan. Pleurs de peur. Pleurs de peine. Pleurs de colère. Pleurs de désarroi.

Le monde se retrouve ainsi uni dans les larmes. Ce ne sont pas les mêmes larmes. Elles n'ont pas le même objet. Mais elles trahissent des réactions universelles. Humaines. Profondes. Existentielles.

Ainsi, plus que jamais, en ce début novembre, les larmes sont-elles d'actualité. Non pour s'y noyer. Mais pour permettre, ensuite, de reconstruire. Avec, sans doute, davantage d'humanité. Car rien ne vaut de pleurer ensemble.

Frédéric ANTOINE

« ILS PLEURENT SANS QU'ON LE SACHE… LES GARÇONS PLEURENT TOUT BAS »

 

Pleurer. Pour pouvoir renaître

Chagrin. Larmes. Quoi de plus naturel et de banal en somme ! Et pourtant, les pleurs dérangent. On les cache derrière des lunettes noires. On les esquive d'un geste de la main. Quand on ose montrer ses larmes. Mais peut-on taire ses émotions ? Ou, au contraire, faut-il apprendre à pleurer ?

Légère accélération cardiaque. Très faible augmentation de la température de la peau. Baisse du tonus. Serrement au niveau de la poitrine, entre les seins. Crispation des membres… les pleurs jaillissent. L'émotion est une réponse physiologique (et non pas seulement psychologique) à un stimulus. Il s'agit littéralement (E = vers l'extérieur æ Motion = mouvement) d'un mouvement qui sort. Sa fonction ? Adopter l'organisme aux sollicitations de l'environnement. Les émotions font partie de l'équipement de survie de l'être humain : alerte face au danger, préparation à l'action, réparation du sentiment d'identité, motivation. « Les émotions sont au service de la vie, ce sont des mouvements de la vie en soi », souligne dans son livre la psychologue Isabelle Filliozat (1). L'émotion aide à réguler l'état interne de l'organisme pour maintenir son intégrité. « Pleurer fait office de soupape », complète Évelyne Jadot, conseillère conjugale. C'est une décharge bienfaisante. « On peut pleurer, par exemple, après une grosse frayeur. Cela permet de libérer nos tensions internes pour retrouver un équilibre. »

« Comme si nous pouvions éviter les déchirures de la vie, nous aimerions éviter la souffrance, faire taire ces émotions qui expriment nos blessures, écrit encore Isabelle Filliozat. Nous sommes tentés de croire que nos émotions sont des erreurs de la nature à rectifier par un contrôle sévère. La nature nous a pourtant dotés d'un système émotionnel pour notre plus grand bien. »

Il y a des larmes qui coulent spontanément mais il y a aussi les sanglots qu'on réprime. Évelyne Jadot évoque cette jeune femme qui s'autorisait enfin à pleurer après trois ans de consultation. « Profondément blessée depuis la petite enfance, elle ne connaissait que la peur. Pour se protéger, elle oubliait, elle « faisait passer », selon sa propre expression. Pleurer, ce fut le début d'une libération, le commencement de la restauration de l'image de soi. »

« Le hic, c'est qu'on ne nous a pas appris à mettre des mots sur notre vécu intérieur, dit Isabelle Filliozat. Nos parents, nos professeurs à l'école, comme l'ensemble des adultes autour de nous ont insisté sur nos comportements. Nous devions obéir, faire plaisir, accomplir notre devoir, non avoir « des états d'âme ». En terme d'émotions, nous sommes des illettrés. »

Le rôle du thérapeute, explique Évelyne Jadot, est précisément d'aider à capter et à mieux comprendre ses émotions. « Quand une personne pleure, je l'interroge sur ses sentiments : que ressentez-vous là ? De la tristesse ou de la colère ? Quelle est la cause de votre tristesse ? »

Car les larmes n'expriment pas seulement la tristesse. « Il arrive parfois qu'un patient pleure de colère. C'est ce que nous appelons un sentiment « parasite ». La personne pleure parce qu'elle n'a pas la permission d'exprimer sa colère. Elle « victimise » parce qu'elle n'obtient pas ce qu'elle veut. Pouvoir exprimer sa colère, c'est se redresser, se relever, reprendre son territoire propre. »

Pour Isabelle Filliozat, la répression des émotions sert l'injustice, et non la justice. Les émotions deviennent destructrices quand elles ne peuvent être vécues, exprimées, entendues. Ainsi, cet adulte qui raconte avoir été tenté par le suicide quelques années plus tôt : une maman très fragile, un papa avec qui on ne peut parler que de foot ou de télé, pas de lieu où pouvoir pleurer et exprimer son mal-être.

Si les émotions sont des réactions physiologiques, elles sont universelles. Tous les humains ressentent de la colère lorsqu'ils sont frustrés, blessés, lorsqu'ils subissent une injustice (à moins qu'ils ne répriment leurs émotions !). Tous les humains éprouvent de la peur face au danger. Tous les humains traversent les émotions du deuil lorsqu'ils perdent un être cher. L'expression émotionnelle est certes influencée par la culture. Dans certains pays, il est naturel d'exprimer le deuil avec force cris et pleurs. Mais le ressenti, lui, est universel.

Mais alors, pourquoi les femmes s'autorisent-elles à pleurer plus souvent que les hommes ? C'est d'abord une question d'éducation, estime Évelyne Jadot. « On attend d'un homme qu'il soit fort, solide, raisonnable : « Pleure pas, t'es pas une fille ! ». Certains psys avancent une autre explication intéressante. Homme et femme, notre origine est la même : nous sommes nés d'une femme. Ainsi, pour construire son identité de femme, la fille va spontanément nouer un lien avec son origine, sa mère. Elle n'a pas à chercher bien loin. La relation va de soi. Par contre, pour se construire en tant qu'homme, le garçon doit se séparer, couper le cordon, chercher un modèle. Il le vit dans une certaine solitude. D'où un tempérament plus individualiste, moins « relationnel ». Les hommes appellent moins souvent à l'aide. Ils sont d'ailleurs beaucoup moins nombreux à consulter. »

Parfois (et même souvent), les émotions sont ainsi définies comme anormales et dévalorisées : « Tu es ridicule… Arrête de faire des grimaces … Il n'y a pas de quoi pleurer … ». Alors, le lien entre l'événement extérieur et le vécu interne se rompt. On perd les repères nécessaires pour comprendre ses propres réactions ou celles d'autrui. On se croit différent des autres, seul à ressentir cet émoi. Les autres deviennent différents. On ne peut les comprendre. « C'est ainsi que s'installe la peur de l'autre », écrit encore Isabelle Filliozat. À l'inverse, la compréhension de ses propres émotions mène tout naturellement à la compréhension des émotions d'autrui… c'est la naissance de l'empathie, ce qu'Évelyne Jadot appelle l'écoute bienveillante.

Comment le thérapeute fait-il face à la souffrance d'autrui ?

Il m'est arrivé d'être tellement émue par le vécu d'une patiente que j'ai pleuré devant elle. Plus tard, je lui ai demandé ce qu'elle avait ressenti. Sa réponse m'a surprise : « C'est la première fois que je me sentais vraiment comprise » . Ceci dit, chacun choisit sa façon de se « décharger ». Je connais une thérapeute qui pleure dix minutes tous les jours, d'autres font du jardinage, pratiquent un sport. Pour ma part, je compte beaucoup sur la supervision en équipe puisque j'ai la chance de travailler dans un centre de planning familial. »

Nombreux sont ceux qui se sentent démunis devant l'expression d'une émotion. Ils l'interprètent comme l'expression d'un problème. Ils proposent conseils et solutions : « Pourquoi tu ne ferais pas … Tu n'as qu'à … Va donc à tel endroit … » Une émotion n'a pas besoin de recevoir de solution. La seule chose dont la personne ait besoin, c'est de pouvoir la vivre jusqu'au bout.

« Dans le cabinet du thérapeute, il y a toujours une boîte de mouchoirs à portée de main : accueillir, donner la permission de pleurer ; ne pas consoler mais mettre des mots sur l'émotion, c'est notre rôle. »

Et si les larmes sont des larmes de joie ? « C'est la même chose ! Surtout, ne pas casser cette belle émotion. Posez des questions pour permettre à la personne d'approfondir ses sensations et sentiments et l'aider à déguster sa joie ».

Anne MERCIER

Isabelle FILLIOZAT, Que se passe-t-il en moi ? Mieux vivre ses émotions au quotidien, éd. JC Lattès, 2001.

DANS LA BIBLE AUSSI, ON PLEURE

L'autre versant de la joie

Autant l'admettre : on pleure beaucoup plus qu'on ne rit, dans les Écritures. Étonnant, s'agissant d'une bonne nouvelle ! La contradiction n'est qu'apparente, car les larmes qui coulent dans la Bible semblent n'avoir qu'une seule fonction : laver le cœur de ce qui l'encombre.

Les premières larmes, dans la Bible, sont celles d'une mère. Il s'agit d'Agar, la servante d'Abraham, qui a consenti à lui donner un enfant, en raison de la stérilité de Sara. Puis, lorsque celle-ci a donné le jour à Isaac, voici la malheureuse chassée vers le désert avec son fils Ismaël. Ayant épuisé sa réserve d'eau, elle dépose l'enfant au pied d'un arbre et s'assied à l'écart, en larmes, pour ne pas le voir mourir.

Quand le lien est blessé

Le lien de filiation est au cœur de la réflexion biblique, ainsi qu'en témoignent les quatre premiers « pleurants » de l'Ancien Testament. Après Agar la mère, voici un fils : Esaü qui, dans les larmes, supplie son père de lui donner quand même sa bénédiction, alors que lui-même a troqué son droit d'aînesse contre de vulgaires lentilles… Pleurs d'un enfant abandonné, ensuite : la fille de pharaon entend les vagissements d'un bébé (le futur Moïse) dérivant dans une corbeille au milieu des roseaux. Voici enfin une femme en souffrance de maternité, Anne, qui pleure amèrement sa stérilité. Ce que semblent donc dire les premiers chapitres des Écritures, c'est que les blessures les plus profondes sont celles qui touchent au lien premier, structurant, qui lie parents et enfant.

Chagrin et compassion

Marquant, aussi, dans la Bible : le fait que les larmes ne sont pas du tout l'apanage des femmes. À la suite d'Esaü, nombreux sont les hommes qui pleurent. Chagrins d'une relation blessée, ici encore : c'est David à propos de son fils Absalom en révolte. C'est le prophète Élisée qui pleure sur les maux à venir qu'infligera à Israël le fourbe Hazaël &endash; comme plus tard Jésus le fera sur Jérusalem la bien-aimée. C'est le roi Joas pleurant sur le prophète qui va mourir, comme le feront les femmes voyant Jésus ployer sous la croix. Signe de l'amour divin, le lien d'affection qui unit des humains ne saurait être rompu sans éveiller chagrin et, du même coup, compassion. Jésus s'émeut des larmes de la veuve qui a perdu son fils, il frémit devant celles de Marie en deuil de son frère Lazare. « Pleurez avec ceux qui pleurent », recommande l'épître aux Romains.

Des larmes fécondes

Nombreux sont-ils aussi les hommes et les femmes qui pleurent leurs péchés parce qu'ils sont le signe d'une rupture d'alliance avec le Dieu fidèle. Les larmes de Pierre, qui vient de renier Jésus, sont celles de tous les humains aux prises avec leur faiblesse et leur lâcheté. Pour autant, elles ne sont pas stériles : signes de repentir, de retour sur soi, les larmes sont comme l'eau qui érode la pierre et restaure en chair le cœur humain. En ce sens, elles sont comme un chemin vers le retour à la vie, un accès possible à une joie retrouvée. « Heureux ceux qui pleurent : ils seront consolés ! » Loin des interprétations perverses que l'on a faites de cette béatitude (comme si la souffrance était en soi une bonne chose !), cette exclamation est comme un concentré du trésor biblique. Dans les Écritures en effet, pleurer, c'est oser se reconnaître et se montrer pauvre, fragile, souffrant. Que peut recevoir celui qui croit tout avoir ? « Malheureux êtes-vous, les riches »… Peut-être faut-il cette fêlure dans le cœur de pierre, d'où jaillit la source des larmes, pour que la bonne nouvelle puisse y faire sa demeure ? C'est en tout cas le souhait de Dieu, lui qui, assure finalement l'Apocalypse, « essuiera toute larme de leurs yeux ».

Myriam TONUS

 

 

QUAND LES PLEUREUSES S'EN MÊLENT…

En Afrique, la douleur est l'affaire de tous

Des femmes qui pleurent à grands cris autour d'un jeune enfant mort. D'autres qui s'écroulent sur le sol à la limite de la transe. Impressionnant pour un Occidental, habitué à plus de retenue. Mais ces larmes et ces cris expriment un corps à corps qui permet de tenir bon. Au-delà de l'insupportable.

Originaire du Kasai, au Congo, Sylvain Kalamba raconte : « Chez nous, la vie possède un caractère communautaire. On vit tout ensemble. Et donc, lorsque le malheur touche quelqu'un, cela concerne l'ensemble du village. Tout le monde est alerté et vient consoler la personne affectée. On lui apporte même à manger pour la soutenir pendant la période de souffrance. La douleur est exprimée de vive voix. La cacher risque d'ailleurs de donner une très mauvaise impression. Ainsi, par exemple, si une femme qui a perdu son mari ne pleure pas, elle peut être soupçonnée d'être à la base de sa mort… Ici aussi, entre Africains, nous nous rassemblons pour partager la douleur ensemble et soutenir celui qui souffre. Nous devons nous consoler l'un l'autre ».

Garantie d'affection

Sylvain Kalamba vit en Belgique depuis huit ans. Il peut donc comparer comment est vécue ici et là-bas la douleur qui suit la disparition d'un proche. La manière dont on délaisse en Europe une personne endeuillée après un enterrement le frappe particulièrement : « Les gens la saluent, puis s'en vont. Et la vie recommence. Si bien que la personne doit assumer seule. Alors que dans les milieux africains, on vous rend visite pendant de nombreux jours. On donne une garantie d'affection et d'amour pour que vous ne soyez pas abandonné à vous même. C'est important de gérer la souffrance de manière collective ».

Cette solidarité dans la douleur s'exprime aussi dans les événements tragiques qui frappent toute une population : « On considère qu'une épidémie, par exemple, qui s'est abattue sur un village concerne tout le monde. Et cela même si l'on attend des responsables du village un engagement pour mettre fin à ce qui s'est passé ».

Partager la douleur

Cette manière d'envisager les problèmes trouve son origine dans « les véritables racines du peuple africain. Il faut absolument les retrouver. Car elles nous permettent d'exprimer autrement les problèmes, la souffrance ou le malheur ». Sylvain Kalamba, qui poursuit des études sur les religions et cultures africaines, pense qu'il serait important d'en redécouvrir les richesses. « Les religions africaines ne sont pas des religions de la guerre. Elles soulignent au contraire que nous sommes une même famille, que nous avons un ancêtre commun, et donc que nous devons partager la douleur et combattre ensemble la souffrance en vue de la fécondité de la vie que nous avons reçue de notre ancêtre. » La douleur vécue ne concerne donc pas seulement les vivants, mais aussi les ancêtres que l'on implique à travers des rites : « Lorsqu'une catastrophe ou une épidémie frappent un village, les gens se rassemblent, s'asseyent sur des nattes autour d'un foyer allumé. On invoque Dieu. Et on procède à l'immolation d'une poule que l'on offre aux ancêtres. C'est une manière de leur dire : vous êtes les ancêtres de ce village, vous avez contribué à la promotion de la vie, nous vous offrons cette poule, comprenez notre souffrance, il faut absolument y mettre fin. Même ici en Occident, conclut Sylvain Kalamba, j'ai assisté à ce genre de rituel dans des communautés africaines que j'ai fréquentées. »

Propos recueillis par Thierry TILQUIN

PLEURER PAR PROCURATION

Torrents d'émotion et cascades de larmes

De loin, ils se sont aperçus. Ils se sont mis à courir l'un vers l'autre. Au bout du quai, ils se sont étreints. Dans la salle, les gorges se serrent, les larmes montent aux coins des yeux. Merci, les médias, de susciter les pleurs.

« Je ne sais pas ce que j'ai. À force de voir et de revoir ces images. Les avions qui entrent dans les tours. Les explosions. Les gens qui sautent. L'effondrement… Chaque fois, je ne peux m'en empêcher : je pleure. Mais je ne peux arrêter de regarder. » Un témoignage loin d'être unique, le soir du 11 septembre. Une masse d'émotion a alors envahi les écrans. Un sentiment d'humanité fracassée, de vies brisées. Une boule s'est formée dans bien des estomacs alors que les télévisions ressassaient les mêmes plans, toujours aussi incroyables. Et les larmes sont venues. Seul expédient au désarroi, à la peur, qui s'est mis à souffler sur le monde.

Il y a cinquante ans, un événement du type « 11 septembre » n'aurait pas fait vaciller l'équilibre de chaque individu. Tout s'est ici joué dans le poids de l'image, du direct, de la litanique répétition des plans. Toute une soirée durant, la planète entière était dans la rue, aux pieds du World Trade Center, à côté des New-Yorkais.

En l'occurrence, le génie médiatique a contribué à déstabiliser la planète. Au quotidien, il permet plutôt aux sentiments de retrouver place dans un monde qui en fait d'ordinaire cruellement défaut. La vie de tous les jours impose de cacher les douleurs, les faiblesses et les craintes. Il faut être fort, stoïque. Dans l'entreprise, le couple, la famille… on attend de l'autre qu'il ne craque pas. Si une brèche se fait dans la coque du navire, le naufrage menace. Il faut donc souquer ferme. Et quand arrive l'accroc, quand la explose la casserole à pression surchauffée, on s'empresse de médicaliser. Le mot « dépression » surgit à l'horizon. Et, avec elle, le cortège de médicaments qui arrêtent les larmes et peignent la vie en rose.

Heureusement, il y a les médias. Devant eux, pas besoin de justifier d'états d'âme pour sortir son mouchoir sans être montré du doigt. Qui n'a en mémoire le cliquetis des sacs de dames, dans le noir des salles de cinéma, lorsque la tristesse humidifiait l'écran ?

La télévision a banalisé cette émotion distante. Séries, films et téléfilms abondent en événements où, en s'identifiant aux acteurs, on ne peut s'empêcher de pleurer avec eux du fond de son salon. Amours perdus, amours gagnés, retrouvailles, drames… la télévision est un baxter à émotions pour les individus en mal d'humanité.

Saisissant l'importance de faire vibrer les êtres, les tv aspergent aujourd'hui tous les programmes de tonnes de larmes : dans les dessins animés, les reality shows et les « émissions de format » (Loft Story, Star Academy…), les sports et l'actualité. L'important ? Montrer l'émotion, pour la faire partager. Sans distance. Car on ne s'émeut pas avec sa tête. Mais avec ses tripes. Bouclant la boucle, Ben Laden aussi l'avait, hélas, bien compris.

Frédéric ANTOINE